Une substance connue pour être présente dans certains champignons hallucinogènes pourrait-elle aider à prévenir les lésions nerveuses provoquées par certaines chimiothérapies ? Une nouvelle étude expérimentale suggère un effet protecteur de la psilocybine sur les nerfs. Une piste étonnante et potentiellement importante, mais qui n’a pour l’instant été démontrée que chez la souris. Oncostar fait le point sur ce que la science montre réellement.
Fourmillements dans les mains ou les pieds, engourdissements, sensations de brûlure, douleurs, hypersensibilité au froid…
Pour certains patients atteints d’un cancer, ces symptômes apparaissent pendant ou après une chimiothérapie.
Ils peuvent correspondre à ce que les médecins appellent une neuropathie périphérique induite par la chimiothérapie, souvent désignée par l’acronyme anglais CIPN – Chemotherapy-Induced Peripheral Neuropathy.
Cet effet secondaire peut parfois devenir particulièrement gênant et persister après la fin du traitement.
Or, les possibilités permettant de prévenir efficacement ces neuropathies restent limitées.
C’est dans ce contexte qu’une piste particulièrement inattendue vient d’être étudiée : la psilocybine.
La psilocybine, qu’est-ce que c’est ?
La psilocybine est une substance psychoactive naturellement présente dans certaines espèces de champignons, souvent appelés « champignons hallucinogènes » ou magic mushrooms.
Après ingestion, elle est transformée dans l’organisme en psilocine, qui agit notamment sur certains récepteurs de la sérotonine dans le cerveau.
C’est cette action qui est notamment responsable des modifications de perception et de conscience associées à la substance.
Mais depuis plusieurs années, les chercheurs s’intéressent également à ses possibles propriétés thérapeutiques.
La psilocybine est notamment étudiée dans la dépression, l’anxiété et la détresse psychologique associées à certaines maladies graves, dont le cancer. Plusieurs essais cliniques ont déjà montré des résultats encourageants dans ce domaine, dans des protocoles très encadrés associant psilocybine et accompagnement psychothérapeutique.
La nouvelle piste est cependant très différente.
Cette fois, les chercheurs ne s’intéressent pas principalement aux effets psychologiques de la substance.
Ils cherchent à savoir si elle pourrait protéger les nerfs contre certaines lésions provoquées par la chimiothérapie.
Pourquoi certaines chimiothérapies abîment-elles les nerfs ?
Plusieurs médicaments utilisés contre le cancer peuvent affecter les nerfs périphériques.
Ces nerfs permettent notamment de transmettre les informations entre le cerveau, la moelle épinière et différentes parties du corps.
Lorsqu’ils sont endommagés, différents symptômes peuvent apparaître :
- fourmillements ;
- engourdissements ;
- douleurs ou brûlures ;
- sensibilité excessive au chaud ou au froid ;
- diminution de la sensibilité ;
- difficultés à effectuer certains gestes fins ;
- parfois troubles de l’équilibre.
Tous les patients sous chimiothérapie ne développent évidemment pas ces symptômes.
Le risque dépend notamment du médicament utilisé, de la dose cumulée et de facteurs propres au patient.
Que vient de découvrir la nouvelle étude ?
Des chercheurs se sont intéressés à la cisplatine, un médicament de chimiothérapie utilisé dans le traitement de plusieurs cancers et susceptible de provoquer une neuropathie périphérique.
Dans leur modèle expérimental chez la souris, les chercheurs ont administré de la psilocybine avant la chimiothérapie.
Les animaux ayant reçu la psilocybine présentaient ensuite moins de signes de lésions nerveuses et d’hypersensibilité que les animaux témoins.
Les chercheurs ont notamment observé un effet sur le fonctionnement des mitochondries à l’intérieur des neurones.
Quel rapport entre les mitochondries et nos nerfs ?
Les mitochondries sont souvent présentées comme les centrales énergétiques de nos cellules.
Les neurones ont des besoins énergétiques importants.
Et certains sont particulièrement longs : les cellules nerveuses permettant de transmettre des informations jusqu’aux pieds ou aux mains peuvent parcourir une distance considérable.
Pour fonctionner correctement, leurs mitochondries doivent donc être distribuées aux endroits où l’énergie est nécessaire.
Selon les chercheurs, la cisplatine perturberait notamment ce transport mitochondrial à l’intérieur des neurones.
La psilocybine semble, dans le modèle étudié, contribuer à préserver ce mécanisme.
Les cellules nerveuses disposeraient ainsi d’un meilleur approvisionnement énergétique, ce qui pourrait contribuer à leur protection.
Un récepteur de la sérotonine semble jouer un rôle
Les chercheurs ont également exploré le mécanisme biologique susceptible d’expliquer cet effet.
Leurs résultats suggèrent l’implication du récepteur 5-HT2A de la sérotonine.
Ce récepteur est justement l’une des principales cibles de la psilocybine.
Et c’est ici que l’étude devient encore plus intéressante.
Peut-on conserver l’effet protecteur sans provoquer d’hallucinations ?
C’est évidemment une question essentielle.
L’objectif médical n’est pas nécessairement de provoquer une expérience psychédélique chez les patients recevant une chimiothérapie.
Les chercheurs ont donc également étudié une substance expérimentale appelée TBG, conçue pour agir sur certaines voies biologiques proches de celles des psychédéliques sans produire les mêmes effets hallucinogènes.
Dans le modèle expérimental, cette substance a également montré un effet protecteur sur les nerfs.
Cette observation ouvre une perspective intéressante :
les propriétés neuroprotectrices pourraient peut-être être dissociées, au moins partiellement, des effets psychédéliques.
Mais là encore, cette hypothèse doit être confirmée.
Est-ce que cela signifie que les patients devraient consommer des champignons hallucinogènes pendant leur chimiothérapie ?
Non. Absolument pas.
C’est probablement le message le plus important de cet article.
L’étude ne montre pas que consommer des champignons hallucinogènes protège les patients contre les effets secondaires d’une chimiothérapie.
Elle montre qu’une molécule étudiée dans des conditions expérimentales précises semble avoir un effet neuroprotecteur chez la souris.
Il reste une différence considérable entre une expérience réalisée sur un modèle animal et un traitement dont l’efficacité et la sécurité ont été démontrées chez des patients.
Les doses, la pureté du produit, les interactions médicamenteuses, les contre-indications et les effets psychologiques doivent notamment être étudiés.
L’automédication serait donc particulièrement inappropriée.
Pourquoi les résultats chez la souris ne suffisent-ils pas ?
De nombreuses substances montrent des effets intéressants en laboratoire ou chez l’animal sans devenir ensuite des médicaments efficaces chez l’être humain.
Une étude préclinique permet essentiellement de dire :
« cette piste mérite d’être étudiée davantage ».
Elle ne permet pas encore de dire :
« ce traitement fonctionne chez les patients ».
Il faudra notamment déterminer si l’effet observé existe chez l’être humain, quelle dose serait nécessaire, quels patients pourraient en bénéficier et quels seraient les risques.
Il faudra également vérifier si l’effet concerne uniquement la cisplatine ou peut s’étendre à d’autres chimiothérapies responsables de neuropathies.
La prochaine étape : tester cette hypothèse chez l’être humain
C’est précisément ce que les chercheurs souhaitent maintenant faire.
L’équipe du MD Anderson Cancer Center prépare un essai clinique destiné à étudier cette approche chez des patients.
Cette étape sera déterminante.
Les chercheurs devront notamment vérifier la sécurité, la tolérance et les premiers signes éventuels d’efficacité.
Il faudra probablement plusieurs étapes de recherche avant de savoir si cette piste peut réellement modifier la prise en charge des neuropathies liées à la chimiothérapie.
La psilocybine est déjà étudiée chez des patients atteints d’un cancer
Ce n’est pas la première fois que psilocybine et oncologie se rencontrent.
Mais jusqu’à présent, la majorité des recherches chez l’être humain se sont surtout intéressées à un autre problème : la détresse psychologique associée au cancer.
Des essais randomisés publiés dès 2016 ont suggéré qu’une administration encadrée de psilocybine associée à un accompagnement psychothérapeutique pouvait réduire l’anxiété et la dépression chez certains patients confrontés à un cancer grave.
Plus récemment, une analyse publiée en août 2026 a étudié 30 patients atteints d’un cancer et d’un trouble dépressif majeur, dont 17 recevaient parallèlement un traitement anticancéreux systémique.
Tous ont reçu une dose contrôlée de 25 mg de psilocybine dans le cadre d’un protocole thérapeutique accompagné.
Les chercheurs ont observé une amélioration importante des symptômes dépressifs dans les deux groupes et n’ont pas identifié de différence significative de sécurité attribuable à la psilocybine entre les patients sous traitement anticancéreux actif et les autres.
Mais attention : cette étude concernait la dépression, pas la prévention des neuropathies provoquées par la chimiothérapie.
Psilocybine thérapeutique et « champignons magiques » : ce n’est pas la même chose
Cette distinction mérite d’être soulignée.
Dans les essais cliniques, les chercheurs utilisent une substance dont :
- la dose est précisément connue ;
- la qualité pharmaceutique est contrôlée ;
- les patients sont sélectionnés selon des critères médicaux ;
- les éventuelles contre-indications sont recherchées ;
- l’administration se déroule dans un environnement supervisé ;
- un accompagnement psychologique est généralement prévu lorsqu’on étudie ses effets psychédéliques.
Cela n’a donc rien à voir avec la consommation libre de champignons dont la teneur en substances actives peut varier.
La psilocybine peut également provoquer des effets indésirables. Dans les essais précédents, des augmentations transitoires de la pression artérielle, des nausées ou vomissements et des expériences psychologiques difficiles ont notamment été observés.
Et en Belgique ?
À ce stade, la psilocybine n’est pas un traitement standard des effets secondaires de la chimiothérapie en Belgique.
Il n’existe donc aucune recommandation permettant aux patients de l’utiliser pour prévenir une neuropathie liée à leur traitement anticancéreux.
Si des essais cliniques futurs démontrent un bénéfice chez l’être humain, il faudra encore passer par les différentes étapes réglementaires nécessaires avant qu’un éventuel médicament puisse être utilisé en pratique courante.
Pour un patient présentant des fourmillements, douleurs, engourdissements ou une modification de la sensibilité pendant une chimiothérapie, la bonne démarche reste d’en parler rapidement à son oncologue ou à son équipe soignante.
Ces symptômes peuvent nécessiter une évaluation et parfois une adaptation de la prise en charge.
Ce qu’il faut retenir
Une nouvelle étude suggère que la psilocybine pourrait protéger certains nerfs contre les lésions provoquées par la cisplatine, une chimiothérapie susceptible d’entraîner des neuropathies périphériques.
Mais ces résultats ont été obtenus chez la souris.
Ils ne démontrent donc absolument pas que consommer des champignons hallucinogènes pendant une chimiothérapie prévient les effets secondaires chez l’être humain.
La découverte est néanmoins scientifiquement intéressante, car les chercheurs ont identifié un mécanisme potentiel impliquant le récepteur 5-HT2A et le fonctionnement des mitochondries des neurones. Une substance apparentée mais non hallucinogène a également montré un effet dans ce modèle.
La prochaine étape sera désormais de déterminer si cette piste peut être transposée à l’être humain.
Pour aller plus loin
Cette recherche s’inscrit dans un domaine plus vaste étudiant les psychédéliques et certaines molécules qui en sont dérivées comme outils thérapeutiques.
Chez les patients atteints d’un cancer, les données humaines les plus avancées concernent actuellement surtout la dépression, l’anxiété et la détresse psychologique, et non les effets neurologiques de la chimiothérapie.
Sur Oncostar :
- Trouver un professionnel de santé en oncologie en Belgique
- Découvrir les organisations qui accompagnent les patients et leurs proches
- Comprendre comment fonctionnent les anticorps monoclonaux contre le cancer
- Découvrir les dernières avancées de la recherche contre le cancer
À retenir : la psilocybine représente aujourd’hui une piste de recherche, pas un traitement des neuropathies liées à la chimiothérapie. L’étude récente justifie des essais chez l’être humain, mais pas une utilisation personnelle de champignons hallucinogènes pendant un traitement anticancéreux.
Sources scientifiques et références
🇧🇪 Références pour les patients en Belgique
- Fondation contre le Cancer
Informations destinées aux patients concernant les traitements du cancer, leurs effets secondaires et les soins de support.
Consulter la Fondation contre le Cancer - Agence fédérale des médicaments et des produits de santé (AFMPS)
Informations sur les médicaments et les essais cliniques réalisés en Belgique.
Consulter l’AFMPS - Sciensano
Informations et recherches en matière de santé publique en Belgique.
Consulter Sciensano
🌍 Références scientifiques internationales
- Étude expérimentale sur la psilocybine et la neuropathie induite par la cisplatine
Recherche préclinique étudiant les effets de la psilocybine sur les lésions nerveuses liées à la chimiothérapie et le rôle du transport mitochondrial. - Journal of Pain and Symptom Management – 2026
Analyse de phase II concernant la sécurité et l’efficacité d’une thérapie assistée par psilocybine chez des patients recevant ou non simultanément un traitement anticancéreux systémique. - Journal of Psychopharmacology – essais randomisés chez des patients atteints de cancer
Études concernant la psilocybine, l’anxiété et la dépression associées à un cancer grave. - National Cancer Institute – essais cliniques
Le NCI référence plusieurs études consacrées à la thérapie assistée par psilocybine chez des patients atteints de cancer, notamment pour l’anxiété et la dépression.
📖 Glossaire
- Psilocybine : substance psychoactive présente naturellement dans certaines espèces de champignons et étudiée pour plusieurs applications thérapeutiques.
- Psilocine : composé actif produit par l’organisme à partir de la psilocybine.
- Neuropathie périphérique : atteinte de certains nerfs pouvant provoquer douleurs, engourdissements, fourmillements ou troubles de la sensibilité.
- CIPN : Chemotherapy-Induced Peripheral Neuropathy, neuropathie périphérique induite par la chimiothérapie.
- Cisplatine : médicament de chimiothérapie utilisé dans plusieurs cancers.
- 5-HT2A : récepteur de la sérotonine sur lequel agissent notamment certains psychédéliques.
- Mitochondrie : structure cellulaire jouant un rôle essentiel dans la production d’énergie.
- Étude préclinique : recherche réalisée notamment en laboratoire ou chez l’animal avant les essais chez l’être humain.
- Essai clinique : étude réalisée chez des participants humains afin d’évaluer notamment la sécurité ou l’efficacité d’une intervention.
🔬 Niveau de preuve scientifique
- ★★★★★ Existence des neuropathies périphériques induites par certaines chimiothérapies : effet indésirable bien établi.
- ★★★★☆ Intérêt potentiel de la psilocybine pour certaines formes de détresse psychologique associées au cancer : plusieurs essais humains encourageants, mais les protocoles restent spécialisés et encadrés.
- ★★☆☆☆ Effet neuroprotecteur de la psilocybine contre la neuropathie liée à la cisplatine : données précliniques prometteuses mais actuellement obtenues chez l’animal.
- ★☆☆☆☆ Prévention des neuropathies de chimiothérapie par la psilocybine chez l’être humain : efficacité clinique non démontrée à ce jour.
- ☆☆☆☆☆ Consommer soi-même des champignons hallucinogènes pour limiter les effets secondaires d’une chimiothérapie : aucune preuve scientifique ne permet de recommander cette pratique.
Dernière mise à jour scientifique : septembre 2026.
Cet article a une vocation informative et ne constitue en aucun cas une recommandation d’utiliser de la psilocybine ou des champignons hallucinogènes. Un patient sous traitement anticancéreux ne devrait pas utiliser une substance psychoactive sans en discuter avec son équipe médicale.