Le cancer de la thyroïde touche nettement plus souvent les femmes que les hommes. Cette différence intrigue les chercheurs depuis longtemps : les hormones sexuelles féminines et les différentes étapes de la vie reproductive pourraient-elles jouer un rôle ?
Premières règles, grossesses, contraception, ménopause, traitement hormonal de la ménopause, chirurgie gynécologique… Une vaste analyse internationale a étudié plusieurs de ces facteurs chez plus de 1,25 million de femmes.
Certains résultats suggèrent effectivement de petites variations du risque de cancer différencié de la thyroïde.
Mais ils racontent surtout une histoire beaucoup plus complexe qu’un simple « trop d’œstrogènes augmente le risque ».
Pourquoi les chercheurs s’intéressent-ils aux hormones féminines ?
La première raison est épidémiologique.
Le cancer différencié de la thyroïde, qui comprend notamment le très fréquent carcinome papillaire, est diagnostiqué beaucoup plus souvent chez les femmes que chez les hommes.
Cette différence apparaît particulièrement durant les années de vie reproductive.
Cela a conduit les scientifiques à étudier le rôle potentiel des œstrogènes, de la progestérone et des événements reproductifs.
Des mécanismes biologiques rendent cette hypothèse plausible : des récepteurs hormonaux et différentes voies influencées par les hormones sexuelles ont notamment été étudiés dans les cellules thyroïdiennes.
Mais une hypothèse biologiquement plausible n’est pas encore une preuve.
Et les études épidémiologiques menées depuis plusieurs décennies ont produit des résultats parfois contradictoires.
Une analyse portant sur plus de 1,25 million de femmes
Pour essayer d’y voir plus clair, des chercheurs ont regroupé les données individuelles de 16 grandes cohortes prospectives menées en Amérique du Nord, en Europe, en Australie et en Asie.
Au total :
1 252 907 femmes ont été incluses dans l’analyse et 2 142 cancers différenciés de la thyroïde ont été diagnostiqués au cours du suivi.
C’est un point fort important : il ne s’agit pas d’une petite étude isolée.
Les chercheurs ont étudié de nombreux éléments de la vie hormonale et reproductive :
- l’âge des premières règles ;
- le nombre de grossesses menées à terme ;
- la ménopause ;
- la contraception orale ;
- les traitements hormonaux de la ménopause ;
- l’hystérectomie ;
- l’ablation des ovaires ;
- et la durée globale de la vie reproductive.
Les résultats sont loin d’être uniformes.
Des premières règles très précoces associées à un risque légèrement supérieur
Chez les femmes dont les premières règles étaient survenues avant 10 ans, le risque de cancer différencié de la thyroïde était environ 28 % plus élevé que chez celles ayant eu leurs premières règles entre 10 et 11 ans.
Le hazard ratio était de 1,28, avec un intervalle de confiance allant de 1,00 à 1,64.
Il faut immédiatement replacer ce chiffre dans son contexte.
Il s’agit d’une augmentation relative, concernant une catégorie relativement peu fréquente, et la limite inférieure de l’intervalle de confiance se situe exactement à 1,00.
Cela ne signifie donc absolument pas qu’une fille ayant ses règles très jeune développera un cancer de la thyroïde.
Cela constitue plutôt un signal épidémiologique à explorer.
Et la ménopause ?
Les résultats sont particulièrement intéressants… et complexes.
Par rapport aux femmes dont la ménopause était survenue entre 40 et 44 ans, l’étude observait une augmentation du risque chez celles dont la ménopause était survenue :
- avant 40 ans : +31 % ;
- à 55 ans ou plus : +33 %.
Les femmes déjà ménopausées au début de l’étude présentaient, en revanche, un risque globalement inférieur à celui des femmes préménopausées.
Autrement dit, il n’existe pas une relation simple où davantage d’années d’exposition hormonale correspondraient automatiquement à davantage de cancers.
C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles les chercheurs restent prudents.
Avoir eu des enfants augmente-t-il le risque ?
C’est une question souvent évoquée lorsqu’on parle de cancers hormonodépendants.
Dans cette grande analyse, la réponse est plutôt rassurante :
le nombre d’enfants n’était pas significativement associé au risque de cancer différencié de la thyroïde.
Le risque ne progressait pas avec le nombre de naissances.
D’autres études avaient pourtant obtenu des résultats différents.
Dans la cohorte européenne EPIC, par exemple, une grossesse récente avait été associée à davantage de diagnostics, tandis que le nombre total de grossesses ne montrait pas d’association significative. Les auteurs avaient notamment évoqué la possibilité d’une surveillance médicale plus importante autour d’une grossesse.
Cela illustre une difficulté fondamentale de ces recherches.
La pilule contraceptive augmente-t-elle le risque de cancer de la thyroïde ?
Les données disponibles ne permettent pas de dire que la contraception orale augmente clairement le risque.
Dans l’analyse internationale, avoir déjà utilisé une contraception orale n’était pas associé de façon statistiquement significative à une augmentation du risque.
Plus surprenant encore : parmi les utilisatrices, celles ayant utilisé une contraception orale pendant au moins cinq ans avaient un risque légèrement inférieur à celles l’ayant utilisée moins de cinq ans : HR 0,86.
D’autres travaux ont également observé des associations inverses avec une utilisation prolongée.
Cela ne signifie évidemment pas que la pilule protège contre le cancer de la thyroïde.
Une association statistique n’est pas une recommandation médicale et ne démontre pas un effet protecteur.
Qu’en est-il du traitement hormonal de la ménopause ?
Dans cette grande analyse, chez les femmes ménopausées, avoir déjà utilisé un traitement hormonal de la ménopause était associé à une augmentation modeste du risque :
+16 %, avec un HR de 1,16.
Mais la durée du traitement n’était pas associée au risque.
Et surtout, les études antérieures ne racontent pas toutes la même histoire.
Certaines n’ont retrouvé aucune association entre traitement hormonal et cancer thyroïdien.
Il serait donc incorrect d’en conclure qu’un traitement hormonal de la ménopause « provoque » un cancer de la thyroïde.
Ces résultats ne justifient pas non plus l’arrêt d’un traitement prescrit sans discussion avec son médecin.
Hystérectomie et ablation des ovaires : un autre signal
Les chercheurs ont également observé une association avec certains antécédents chirurgicaux.
Une hystérectomie était associée à une augmentation relative du risque d’environ 25 %.
Une ovariectomie bilatérale, c’est-à-dire l’ablation des deux ovaires, était associée à une augmentation d’environ 14 %.
Mais là encore, prudence.
Cela ne signifie pas nécessairement que la chirurgie elle-même augmente le risque.
Les femmes ayant subi ces interventions peuvent présenter des caractéristiques médicales ou hormonales particulières. Elles peuvent également bénéficier d’un suivi médical différent.
Les auteurs eux-mêmes soulignent l’hétérogénéité des résultats entre les cohortes.
Le grand piège : confondre association et causalité
C’est probablement le point essentiel pour comprendre cette étude.
Supposons que les chercheurs constatent qu’un événement A est plus fréquent chez les personnes qui développent ensuite une maladie B.
Cela ne prouve pas que A provoque B.
D’autres facteurs peuvent expliquer tout ou partie de l’association.
Dans le cas du cancer de la thyroïde, un élément est particulièrement important : le biais de détection.
Les femmes sont-elles aussi davantage examinées ?
Le cancer de la thyroïde présente une particularité.
De très petits cancers papillaires peuvent rester longtemps silencieux et certains n’auraient probablement jamais provoqué de symptômes.
Plus on examine la thyroïde — échographie, imagerie cervicale, examens médicaux — plus on peut découvrir certains de ces cancers.
Or une grossesse, un problème de fertilité, une intervention gynécologique ou certains traitements hormonaux peuvent conduire à davantage de contacts avec le système de soins.
Une partie des différences observées pourrait donc éventuellement correspondre à davantage de diagnostics, plutôt qu’à davantage de cancers biologiquement provoqués par les hormones.
Les auteurs de la grande analyse citent précisément le biais de détection parmi les limites possibles de leurs résultats.
Pourquoi les femmes développent-elles alors davantage de cancers thyroïdiens ?
Nous n’avons toujours pas une réponse unique.
Les hormones sexuelles constituent une hypothèse intéressante, mais elles ne suffisent probablement pas à expliquer l’ensemble de la différence entre femmes et hommes.
Des facteurs biologiques, génétiques, environnementaux et diagnostiques peuvent intervenir simultanément.
Et surtout, la grande étude internationale ne retrouve pas le schéma auquel on pourrait intuitivement s’attendre si l’exposition cumulative aux hormones féminines constituait le facteur déterminant.
Le nombre total d’années reproductives et l’estimation du nombre de cycles ovulatoires au cours de la vie n’étaient pas associés au risque.
C’est une observation particulièrement importante.
Quels sont les facteurs de risque du cancer de la thyroïde les mieux établis ?
Il est important de ne pas mettre toutes les associations au même niveau.
L’exposition aux rayonnements ionisants, particulièrement durant l’enfance, constitue un facteur de risque reconnu du cancer de la thyroïde.
Certaines prédispositions génétiques et certains syndromes héréditaires peuvent également augmenter le risque.
L’âge, le sexe et certains antécédents thyroïdiens interviennent également dans l’épidémiologie de la maladie.
Les facteurs hormonaux et reproductifs étudiés ici appartiennent à une catégorie différente : les associations sont généralement modestes, parfois contradictoires et leur causalité reste incertaine.
Faut-il modifier sa contraception ou son traitement hormonal ?
Non sur la base de ces résultats.
Une femme ne devrait pas arrêter une contraception orale ou un traitement hormonal de la ménopause simplement par crainte d’un cancer de la thyroïde à la lecture de cette étude.
De la même manière, ces données ne permettent pas de recommander une contraception hormonale pour diminuer ce risque.
Les bénéfices et risques de ces traitements dépendent de nombreux facteurs individuels et doivent être discutés avec un médecin.
Peut-on agir sur son « histoire hormonale » ?
Une grande partie des facteurs étudiés ne sont tout simplement pas des comportements que l’on choisit.
On ne choisit pas l’âge de ses premières règles.
On ne choisit pas toujours l’âge de sa ménopause.
Une hystérectomie ou une ovariectomie répond généralement à une indication médicale.
Et une grossesse ne doit évidemment pas être envisagée sous l’angle d’une hypothétique modification du risque de cancer thyroïdien.
L’intérêt de ces recherches est donc surtout scientifique : comprendre pourquoi la maladie est plus fréquente chez les femmes et identifier les mécanismes biologiques susceptibles d’y contribuer.
Ce qu’il faut retenir
Le cancer différencié de la thyroïde est beaucoup plus fréquemment diagnostiqué chez les femmes, ce qui conduit depuis longtemps les chercheurs à étudier le rôle potentiel des hormones sexuelles.
Une vaste analyse portant sur plus de 1,25 million de femmes retrouve des associations modestes avec certains facteurs : premières règles très précoces, âge de la ménopause, traitement hormonal de la ménopause, hystérectomie ou ovariectomie bilatérale.
Mais d’autres facteurs, comme le nombre d’enfants ou le nombre estimé de cycles ovulatoires, n’étaient pas associés au risque.
Et les résultats de différentes études ne sont pas toujours concordants.
À ce stade, la science suggère donc que l’histoire hormonale pourrait participer à l’explication, mais elle ne permet pas d’affirmer que les hormones féminines sont une cause directe du cancer de la thyroïde.
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Sources scientifiques et références
🇧🇪 Références belges
- Fondation contre le Cancer — informations sur le cancer de la thyroïde, le diagnostic et les traitements : Fondation contre le Cancer
- Registre du Cancer belge — données épidémiologiques sur les cancers en Belgique : Belgian Cancer Registry
- Sciensano — informations de santé publique et données relatives au cancer en Belgique : Sciensano
🌍 Références internationales
- International Journal of Epidemiology (2024) — analyse groupée de 16 cohortes prospectives, 1 252 907 femmes et 2 142 cancers différenciés de la thyroïde.
- IARC / étude EPIC — étude européenne sur les facteurs reproductifs et menstruels et le cancer différencié de la thyroïde.
- Revue systématique et méta-analyse consacrée aux facteurs reproductifs et hormonaux et au risque de cancer thyroïdien.
📖 Glossaire
Cancer différencié de la thyroïde (DTC) : groupe comprenant principalement les cancers papillaires et folliculaires de la thyroïde.
Ménarche : apparition des premières règles.
Ménopause : arrêt définitif des menstruations lié à la fin de l’activité folliculaire ovarienne.
Hystérectomie : intervention chirurgicale consistant à retirer l’utérus.
Ovariectomie : ablation chirurgicale d’un ou des deux ovaires.
Traitement hormonal de la ménopause : traitement utilisant certaines hormones pour soulager des symptômes liés à la ménopause.
Risque relatif / hazard ratio : mesure permettant de comparer la fréquence d’un événement entre différents groupes. Une augmentation relative du risque ne correspond pas à la probabilité individuelle de développer la maladie.
Biais de détection : situation dans laquelle une maladie semble plus fréquente dans un groupe notamment parce qu’elle y est davantage recherchée ou diagnostiquée.
🔬 Niveau de preuve scientifique
★★★★★ Le cancer différencié de la thyroïde est plus fréquemment diagnostiqué chez les femmes : observation épidémiologique solidement établie.
★★★★☆ Certains facteurs hormonaux ou reproductifs sont associés statistiquement au risque : données issues de grandes cohortes prospectives, mais associations généralement modestes.
★★★☆☆ Les hormones sexuelles contribuent biologiquement à la différence de risque entre femmes et hommes : hypothèse plausible et activement étudiée, mais rôle exact non établi.
★★☆☆☆ Un événement hormonal ou reproductif particulier cause directement un cancer de la thyroïde : non démontré ; résultats parfois contradictoires et possibilité de facteurs confondants ou de biais de détection.
☆☆☆☆☆ Modifier volontairement contraception, grossesse ou traitement hormonal pour prévenir un cancer thyroïdien : aucune recommandation scientifique ne le justifie sur la base de ces données.
Dernière mise à jour scientifique : septembre 2026.
Cet article est destiné à l’information générale et ne remplace pas un avis médical. Toute question concernant une contraception, un traitement hormonal, une pathologie thyroïdienne ou un risque individuel doit être discutée avec un professionnel de santé.