Nanoparticules, implants, médicaments ciblés… comment change-t-on la façon d’administrer les traitements contre le cancer ?

Nanoparticules, implants, médicaments ciblés… comment change-t-on la façon d’administrer les traitements contre le cancer ?

Pendant longtemps, l’image de la chimiothérapie a été étroitement associée à la perfusion intraveineuse. Cette réalité existe toujours, mais les modes d’administration des traitements anticancéreux se diversifient.

Nanoparticules lipidiques, liposomes, conjugués anticorps-médicament, médicaments injectés directement dans une tumeur, implants locaux, formulations à libération prolongée ou injections sous-cutanées : de nombreuses technologies cherchent aujourd’hui à modifier non seulement quel médicament est administré, mais aussi où, comment et pendant combien de temps il agit dans l’organisme.

Certaines sont déjà utilisées quotidiennement en oncologie. D’autres restent expérimentales.

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Derrière ces innovations se trouve une idée simple : un médicament efficace n’est réellement utile que s’il atteint sa cible dans de bonnes conditions.

Pourquoi vouloir changer la manière d’administrer un médicament anticancéreux ?

Lorsqu’un médicament est injecté dans une veine ou avalé sous forme de comprimé, il ne se dirige pas automatiquement vers la tumeur.

Il circule dans l’organisme, est distribué dans différents tissus, puis métabolisé et éliminé.

Une partie seulement de la dose peut atteindre le site tumoral.

Dans le même temps, des tissus sains peuvent être exposés au médicament, ce qui contribue à certains effets indésirables.

Les chercheurs tentent donc depuis longtemps d’améliorer ce que l’on appelle la délivrance du médicament (drug delivery).

Les objectifs peuvent être différents :

  • transporter davantage de médicament vers sa cible ;
  • modifier sa distribution dans l’organisme ;
  • protéger une molécule fragile jusqu’à son arrivée à destination ;
  • libérer progressivement le médicament ;
  • permettre une administration plus simple ;
  • réduire certaines toxicités ;
  • ou administrer le traitement directement à proximité de la tumeur.

Il n’existe cependant pas encore de système capable d’envoyer automatiquement n’importe quel médicament exclusivement dans les cellules cancéreuses.

1. Les liposomes : des médicaments transportés dans de minuscules enveloppes

Les liposomes sont l’un des exemples les plus anciens de nanomédecine ayant réellement atteint les patients.

Ce sont de minuscules structures constituées notamment de lipides, capables d’encapsuler certaines molécules.

Imaginez une sorte de microscopique capsule de transport contenant le médicament.

L’objectif n’est pas nécessairement de rendre la molécule plus puissante. Il s’agit plutôt d’en modifier la manière dont elle circule et se répartit dans l’organisme.

L’exemple de la doxorubicine liposomale

La doxorubicine est une chimiothérapie utilisée depuis plusieurs décennies.

Il existe également des formulations où elle est enfermée dans des liposomes, notamment la doxorubicine liposomale pégylée.

Cette formulation possède des propriétés pharmacologiques différentes de la doxorubicine conventionnelle et peut notamment modifier le profil de certaines toxicités.

C’est une illustration importante : le même principe actif peut se comporter différemment selon la manière dont il est formulé et transporté.

2. Les nanoparticules : des transporteurs à l’échelle du milliardième de mètre

Les nanotechnologies constituent aujourd’hui un immense domaine de recherche.

Une nanoparticule mesure généralement quelques dizaines ou centaines de nanomètres.

À cette échelle, il est possible de fabriquer des structures capables de transporter :

  • des chimiothérapies ;
  • des protéines ;
  • des molécules d’ARN ;
  • des agents d’imagerie ;
  • parfois plusieurs composants simultanément.

Certaines nanoparticules sont conçues pour circuler plus longtemps dans le sang. D’autres tentent de reconnaître certaines caractéristiques du microenvironnement tumoral.

Mais il faut éviter une image trop séduisante souvent utilisée dans les médias : celle de « nanorobots » capables de rechercher seuls les cellules cancéreuses.

La réalité scientifique est beaucoup plus complexe.

Une tumeur est un environnement hétérogène, irrigué de manière irrégulière et entouré de cellules, de vaisseaux et d’une matrice qui peuvent rendre la pénétration des médicaments difficile.

3. Les conjugués anticorps-médicament : un traitement transporté par un anticorps

Une autre stratégie est déjà devenue très importante en oncologie : les ADC, pour Antibody-Drug Conjugates ou conjugués anticorps-médicament.

Le principe consiste à associer trois éléments :

un anticorps + un lien chimique + un médicament cytotoxique.

L’anticorps reconnaît une cible présente sur certaines cellules cancéreuses.

Il transporte alors avec lui une molécule extrêmement active.

Lorsque le système atteint la cellule cible, le médicament peut être libéré selon le fonctionnement propre à l’ADC.

On compare parfois cette technologie à un « cheval de Troie » thérapeutique.

L’image est utile pour comprendre le principe, même si la réalité biologique est plus complexe.

Des ADC sont aujourd’hui utilisés dans plusieurs cancers, notamment certains cancers du sein et certaines hémopathies.

👉 Pour comprendre le rôle des anticorps dans ces traitements : Les anticorps monoclonaux : comment fonctionnent-ils contre le cancer ?

4. Peut-on injecter le médicament directement dans la tumeur ?

Plutôt que de faire circuler un traitement dans tout l’organisme, pourquoi ne pas l’injecter directement dans la tumeur ?

Cette stratégie, appelée administration intratumorale, fait l’objet d’un intérêt important.

Elle peut permettre d’obtenir localement une forte concentration d’un produit tout en réduisant potentiellement l’exposition générale de l’organisme.

Mais toutes les tumeurs ne sont évidemment pas accessibles à une injection.

Cette approche est notamment explorée ou utilisée avec certaines immunothérapies locales et certains virus oncolytiques.

Un exemple déjà autorisé dans certaines indications est talimogene laherparepvec (T-VEC), un virus oncolytique modifié administré directement dans certaines lésions de mélanome.

5. Des virus utilisés comme véhicules thérapeutiques

Cela peut sembler paradoxal : utiliser un virus pour lutter contre un cancer.

Pourtant, certains virus peuvent être modifiés afin qu’ils infectent préférentiellement des cellules tumorales ou déclenchent une réponse immunitaire contre elles.

On parle de virus oncolytiques.

Ils peuvent alors jouer plusieurs rôles :

  1. infecter certaines cellules tumorales ;
  2. provoquer leur destruction ;
  3. libérer des composants tumoraux ;
  4. stimuler le système immunitaire.

Certains virus expérimentaux peuvent également servir de véhicules pour transporter des gènes ou des molécules thérapeutiques.

C’est donc à la fois une forme de traitement et, dans certaines stratégies, un système biologique de délivrance.

6. Les implants et dispositifs à libération locale

Une autre possibilité consiste à placer le traitement directement à l’endroit où il doit agir.

L’un des exemples historiques concerne certaines tumeurs cérébrales.

Des implants contenant de la carmustine peuvent être placés dans la cavité laissée après l’ablation chirurgicale de certaines tumeurs cérébrales.

Le médicament est ensuite libéré localement.

Cette approche permet d’exposer directement les tissus voisins au traitement.

Elle illustre un autre principe de la délivrance thérapeutique :

plutôt que d’amener le médicament jusqu’à la tumeur par la circulation sanguine, on peut parfois placer le médicament à proximité immédiate de la zone à traiter.

7. Des traitements qui se libèrent seulement dans certaines conditions

Une partie particulièrement innovante de la recherche concerne les systèmes dits « intelligents » ou sensibles à un stimulus.

L’idée est de fabriquer un transporteur qui conserve le médicament jusqu’à ce qu’il rencontre certaines conditions.

La libération pourrait théoriquement être déclenchée par :

  • une différence de pH ;
  • certaines enzymes ;
  • la température ;
  • la lumière ;
  • des ultrasons ;
  • un champ magnétique.

Pourquoi ?

Parce que le microenvironnement d’une tumeur peut présenter certaines caractéristiques différentes de celles des tissus normaux.

Les chercheurs tentent donc d’exploiter ces différences pour rendre la délivrance plus sélective.

Ces technologies sont passionnantes, mais beaucoup restent au stade préclinique ou dans les premières phases des essais cliniques.

8. L’ARN a également besoin d’un véhicule

Les traitements à base d’ARN illustrent parfaitement l’importance du système d’administration.

Une molécule d’ARN seule est fragile. Elle peut être rapidement dégradée dans l’organisme et pénètre difficilement dans les cellules.

Il faut donc souvent la protéger et faciliter son entrée dans les cellules.

Les nanoparticules lipidiques sont l’une des technologies étudiées pour remplir ce rôle.

Cette question devient particulièrement importante avec le développement de nouvelles immunothérapies personnalisées utilisant l’ARNm.

👉 Oncostar a récemment expliqué le principe du « vaccin anticancéreux » personnalisé à ARNm développé par Moderna.

9. Une innovation parfois beaucoup plus simple : remplacer une longue perfusion par une injection

Toutes les innovations ne nécessitent pas des nanoparticules futuristes.

Modifier la voie d’administration d’un médicament existant peut déjà transformer considérablement l’expérience du patient.

Certains traitements anticancéreux historiquement administrés par perfusion intraveineuse disposent désormais, dans certaines indications, de formulations sous-cutanées.

Le médicament est alors injecté sous la peau plutôt que perfusé pendant une durée parfois beaucoup plus longue.

C’est notamment le cas de certaines formulations de traitements tels que le trastuzumab, et le développement de formulations sous-cutanées concerne également certaines immunothérapies.

Cela peut réduire le temps passé à l’hôpital pour l’administration du traitement.

Mais une formulation sous-cutanée n’est pas automatiquement interchangeable avec la version intraveineuse : la dose, les indications et les modalités d’administration sont précisément définies pour chaque médicament.

10. Et les comprimés ?

Ils représentent eux aussi une transformation majeure de l’administration des traitements anticancéreux.

De nombreuses thérapies ciblées sont aujourd’hui prises par voie orale.

Le patient peut donc prendre son traitement à domicile.

Cela apporte une grande souplesse, mais ne signifie pas que le traitement est moins puissant ou moins contraignant.

Une thérapie orale peut provoquer des effets indésirables importants et nécessite un suivi médical rigoureux.

Elle soulève également une question essentielle : l’observance, c’est-à-dire la capacité à prendre le médicament aux doses et aux horaires prescrits.

👉 La sélection de certaines thérapies ciblées dépend notamment des caractéristiques moléculaires de la tumeur : EGFR, ALK, KRAS… pourquoi analyser la tumeur peut changer le traitement ?

Le rêve : un médicament qui ne s’active que dans la tumeur

Une autre stratégie consiste à modifier non pas seulement le transporteur, mais le médicament lui-même.

Les chercheurs développent par exemple des promédicaments (prodrugs).

La molécule administrée est initialement inactive ou moins active.

Elle doit ensuite être transformée pour libérer son activité thérapeutique.

L’objectif de certaines recherches est de concevoir des molécules qui s’activent préférentiellement dans les conditions présentes au sein de la tumeur.

On se rapproche alors d’une sorte de traitement doté d’un « interrupteur biologique ».

Mais là encore, la capacité à distinguer parfaitement une tumeur des tissus sains reste un défi majeur.

Pourquoi est-il si difficile d’envoyer un médicament uniquement vers la tumeur ?

Parce qu’un cancer n’est pas une masse uniforme composée d’un seul type de cellule.

À l’intérieur d’une même tumeur, les cellules peuvent présenter des caractéristiques différentes.

Le réseau sanguin peut être irrégulier.

Certaines zones sont bien vascularisées, d’autres beaucoup moins.

La pression à l’intérieur de la tumeur, sa matrice extracellulaire et son microenvironnement peuvent également empêcher certaines molécules de pénétrer profondément.

Et les métastases présentes dans différents organes ne se comportent pas nécessairement exactement de la même manière.

C’est l’une des raisons pour lesquelles la médecine de précision et les technologies de délivrance sont de plus en plus étudiées ensemble.

Est-ce que ces nouvelles technologies permettent d’éviter tous les effets secondaires ?

Non.

Un traitement ciblé n’est pas synonyme de traitement sans toxicité.

Même lorsqu’un médicament est mieux dirigé vers les cellules tumorales, une partie peut atteindre d’autres tissus.

La cible reconnue par le traitement peut également être présente sur certaines cellules normales.

Et le système immunitaire lui-même peut provoquer des effets indésirables lorsqu’il est fortement stimulé.

Le véritable objectif est donc plutôt d’améliorer le rapport bénéfice-risque :

obtenir le maximum d’effet anticancéreux possible tout en limitant autant que possible les dommages aux tissus sains.

Et en Belgique ?

Plusieurs technologies décrites dans cet article font déjà partie de l’oncologie moderne et peuvent être utilisées en Belgique lorsqu’elles disposent d’une autorisation et sont indiquées pour la situation précise du patient.

C’est notamment le cas de certaines :

  • formulations liposomales ;
  • thérapies ciblées orales ;
  • formulations sous-cutanées ;
  • conjugués anticorps-médicament.

D’autres technologies de délivrance sont encore évaluées dans des essais cliniques.

L’accès dépend du type de cancer, des caractéristiques biologiques de la tumeur, de l’autorisation européenne du médicament, de son remboursement éventuel et de la situation individuelle du patient.

Ce qu’il faut retenir

Les nouveaux systèmes d’administration ne constituent pas une seule technologie révolutionnaire.

Ils représentent plutôt une nouvelle manière de penser le médicament anticancéreux.

La question n’est plus uniquement :

« Quelle molécule peut détruire la cellule cancéreuse ? »

Elle devient également :

« Comment transporter cette molécule jusqu’au bon endroit, à la bonne concentration et au bon moment ? »

Certaines solutions sont déjà utilisées : liposomes, ADC, traitements oraux, injections sous-cutanées ou administrations locales.

D’autres — nanoparticules intelligentes, systèmes déclenchés par des stimuli ou nouveaux vecteurs biologiques — sont encore largement expérimentales.

Pour aller plus loin

Sur Oncostar :

À retenir : les progrès de l’oncologie ne reposent pas uniquement sur de nouveaux médicaments. Modifier la façon dont un traitement est transporté, libéré ou administré peut également améliorer son efficacité, sa tolérance ou simplement le quotidien des patients.

Sources scientifiques et références

🇧🇪 Références belges

  • AFMPS – Agence fédérale des médicaments et des produits de santé
    Informations concernant les médicaments, leur autorisation et les essais cliniques en Belgique.
    Consulter l’AFMPS
  • INAMI
    Informations relatives au remboursement des médicaments et traitements en Belgique.
    Consulter l’INAMI
  • Fondation contre le Cancer
    Informations destinées aux patients concernant les traitements anticancéreux.
    Consulter la Fondation contre le Cancer

🌍 Références internationales

  • National Cancer Institute (NCI)
    Informations sur les différents traitements anticancéreux, thérapies ciblées, immunothérapies et nanotechnologies.
    National Cancer Institute
  • European Medicines Agency (EMA)
    Informations réglementaires concernant les médicaments autorisés dans l’Union européenne.
    European Medicines Agency
  • U.S. National Cancer Institute – Alliance for Nanotechnology in Cancer
    Travaux consacrés aux applications des nanotechnologies dans la prévention, le diagnostic et le traitement du cancer.
    Cancer Nanotechnology – NCI

📚 Technologies déjà utilisées ou en développement

Les principales familles de systèmes étudiées en oncologie comprennent notamment les liposomes et nanoparticules, les conjugués anticorps-médicament (ADC), les virus oncolytiques, les systèmes de délivrance intratumorale, les implants à libération locale, les promédicaments et les formulations permettant de modifier la voie ou la durée d’administration.

Il est important de distinguer les technologies déjà validées dans certaines indications de celles qui restent au stade expérimental.

📖 Glossaire

Drug delivery : ensemble des technologies permettant de contrôler la manière dont un médicament est transporté et libéré dans l’organisme.

Liposome : petite structure composée de lipides pouvant encapsuler et transporter certaines molécules.

Nanoparticule : structure extrêmement petite pouvant notamment être utilisée comme véhicule thérapeutique.

ADC : Antibody-Drug Conjugate, ou conjugué anticorps-médicament, associant un anticorps à une molécule thérapeutique.

Administration intratumorale : injection d’un traitement directement dans une tumeur.

Virus oncolytique : virus naturel ou modifié capable d’infecter et de détruire certaines cellules cancéreuses et/ou de stimuler une réponse immunitaire.

Promédicament : substance administrée sous une forme inactive ou moins active qui est ensuite transformée dans l’organisme en médicament actif.

Libération prolongée : formulation conçue pour libérer progressivement un médicament pendant une certaine durée.

🔬 Niveau de preuve scientifique

★★★★★ Utilisation de formulations liposomales en oncologie : plusieurs médicaments sont utilisés depuis de nombreuses années dans des indications précises.

★★★★★ Conjugués anticorps-médicament : efficacité démontrée par des essais cliniques et plusieurs ADC autorisés contre différents cancers.

★★★★★ Thérapies anticancéreuses orales et certaines formulations sous-cutanées : déjà intégrées dans la pratique clinique pour des médicaments et indications spécifiques.

★★★★☆ Administration locale et intratumorale : principe validé pour certaines approches, mais utilisation très dépendante du cancer et du traitement.

★★★☆☆ Nanoparticules avancées et nouveaux vecteurs : domaine très actif avec quelques applications cliniques, mais de nombreuses technologies restent expérimentales.

★★☆☆☆ Systèmes « intelligents » déclenchés spécifiquement par le microenvironnement tumoral ou un stimulus externe : résultats précliniques et essais précoces encourageants pour certaines technologies, sans solution universelle démontrée.

Dernière mise à jour scientifique : septembre 2026.

Cet article est destiné à l’information générale. Le choix d’un traitement anticancéreux, de sa formulation et de sa voie d’administration dépend du cancer, de ses caractéristiques, de l’état de santé du patient et des recommandations de l’équipe médicale.

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