Pollution et cancer : que sait-on réellement des risques environnementaux ?

Pollution et cancer : que sait-on réellement des risques environnementaux ?

En Amazonie équatorienne, des populations vivent depuis des décennies à proximité de zones marquées par l’exploitation pétrolière. Eau contaminée, sols dégradés, résidus d’hydrocarbures : les habitants dénoncent également de nombreux problèmes de santé, dont des cancers.

Ces témoignages soulèvent une question qui dépasse largement les frontières de l’Équateur :

Dans quelle mesure l’environnement dans lequel nous vivons peut-il augmenter notre risque de développer un cancer ?

La réponse scientifique est à la fois claire et complexe.

Oui, certaines expositions environnementales sont reconnues comme cancérogènes. La pollution de l’air, le radon, l’amiante, les rayonnements ultraviolets ou encore certaines substances chimiques peuvent augmenter le risque de cancer.

Mais lorsqu’une personne développe la maladie, il est souvent très difficile d’affirmer qu’un polluant précis en est, à lui seul, la cause.

Alors, que sait-on réellement ?

En Équateur, une pollution pétrolière qui dure depuis des décennies

En juillet 2026, la revue belge Politique a publié un reportage consacré à la région de Lago Agrio, dans le nord-est de l’Équateur.

Cette région amazonienne a été profondément transformée par l’exploitation pétrolière.

Le reportage décrit des torchères, des rivières souillées, des résidus de pétrole et des sols durablement dégradés. Des habitants et des militants locaux témoignent également de problèmes de santé qu’ils associent à cette pollution, dont certains cancers.

L’exploitation pétrolière dans la région ne date pas d’hier.

Entre les années 1960 et le début des années 1990, d’importantes activités d’extraction ont laissé des traces environnementales durables. Depuis, la situation fait l’objet de controverses scientifiques, politiques et judiciaires.

Plusieurs études ont cherché à déterminer si les populations vivant à proximité des zones d’exploitation pétrolière présentaient davantage de cancers.

Les résultats méritent d’être examinés avec prudence.

Une revue scientifique publiée en 2022 a conclu qu’il existait une association entre l’exposition aux activités pétrolières et le risque de cancer dans certaines populations autochtones d’Équateur, mais que les résultats disponibles restaient inconstants et difficiles à interpréter.

Autrement dit : il existe des signaux préoccupants, mais la science ne permet pas d’attribuer automatiquement chaque cancer observé dans la région à la pollution pétrolière.

Cette nuance est essentielle.

Pourquoi est-il si difficile de relier un cancer à une pollution précise ?

Un cancer apparaît rarement à la suite d’une cause unique et facilement identifiable.

La maladie se développe généralement après une accumulation de modifications dans les cellules.

De nombreux facteurs peuvent intervenir :

  • l’âge ;
  • le tabac ;
  • l’alcool ;
  • certaines infections ;
  • les expositions professionnelles ;
  • les rayonnements ultraviolets ;
  • la pollution ;
  • certaines substances chimiques ;
  • des prédispositions génétiques ;
  • et une part de hasard biologique.

Une personne peut également être exposée à plusieurs facteurs au cours de sa vie.

Prenons un exemple.

Une personne développe un cancer du poumon à 65 ans.

Elle a peut-être fumé pendant vingt ans. Elle a également vécu à proximité d’un axe routier très fréquenté, travaillé dans un environnement exposé à certaines poussières et habité pendant des années dans une maison contenant du radon.

Quel facteur a provoqué son cancer ?

La médecine ne peut généralement pas répondre avec certitude à cette question pour un individu.

Les chercheurs travaillent donc à une autre échelle : celle des populations.

Comment les scientifiques étudient-ils les cancers liés à l’environnement ?

Pour comprendre les effets d’une exposition, les chercheurs peuvent comparer des groupes de personnes.

Ils peuvent notamment étudier :

  • des populations vivant dans des zones plus ou moins polluées ;
  • des travailleurs exposés à certaines substances ;
  • la durée d’exposition ;
  • les concentrations de polluants ;
  • le nombre de cancers observés ;
  • les types de cancers concernés.

Ils doivent ensuite tenir compte de nombreux autres facteurs.

Par exemple : les personnes exposées fument-elles davantage ? Ont-elles le même âge ? Le même accès aux soins ? Les mêmes conditions de travail ?

C’est ce que les chercheurs appellent les facteurs de confusion.

Plus une exposition est diffuse, ancienne et variable, plus la démonstration devient difficile.

Un « cluster » de cancers prouve-t-il l’existence d’une pollution ?

Lorsqu’un nombre inhabituel de cancers semble apparaître dans un quartier, un village ou autour d’un site industriel, on parle parfois de cluster de cancers ou de regroupement de cas.

Ces situations provoquent naturellement beaucoup d’inquiétude.

Mais un regroupement apparent ne constitue pas automatiquement une preuve.

Pourquoi ?

Parce que le cancer est fréquent.

Dans une petite population, quelques cas supplémentaires peuvent parfois apparaître par hasard. Il faut également vérifier si les cancers observés sont du même type, s’ils sont compatibles avec l’exposition suspectée et si le nombre de cas est réellement supérieur à ce qui était attendu.

Une enquête peut donc nécessiter :

  • des données fiables sur les diagnostics ;
  • une estimation de l’exposition passée ;
  • un groupe de comparaison ;
  • une période d’observation suffisamment longue.

Cela ne signifie pas qu’il faut ignorer les inquiétudes des habitants.

Cela signifie qu’il faut les étudier avec des méthodes rigoureuses.

Quels polluants liés au pétrole peuvent être cancérogènes ?

Le pétrole brut et les activités qui l’entourent peuvent exposer les populations et les travailleurs à de nombreuses substances.

Parmi elles figurent notamment certains hydrocarbures aromatiques et composés organiques volatils.

L’un des plus connus est le benzène.

Le benzène est une substance cancérogène reconnue pour l’être humain. L’exposition peut notamment survenir dans certains environnements professionnels, dans l’environnement général et par l’intermédiaire de produits pétroliers, de carburants et de solvants.

L’exposition au benzène est associée à des effets sur le système sanguin et à certains cancers, notamment des leucémies.

Mais parler de « pollution pétrolière » comme d’un seul produit serait trompeur.

La nature du risque dépend :

  • des substances présentes ;
  • de leur concentration ;
  • de la voie d’exposition ;
  • de la durée ;
  • de la fréquence ;
  • de l’âge au moment de l’exposition.

Respirer ponctuellement une odeur d’essence n’est pas comparable au fait de travailler pendant vingt ans dans un environnement fortement exposé.

De la même manière, vivre à proximité d’une pollution ne signifie pas que toutes les personnes reçoivent exactement la même dose.

La dose et la durée d’exposition sont essentielles

Lorsqu’on parle de substances cancérogènes, une confusion revient souvent.

Si une substance est classée comme cancérogène, cela ne signifie pas que toute exposition provoquera automatiquement un cancer.

Il faut distinguer le danger et le risque.

Le danger correspond à la capacité d’une substance à provoquer un dommage.

Le risque dépend de la manière dont une personne y est réellement exposée.

Prenons une image simple.

Le soleil peut provoquer des cancers de la peau.

Mais le risque n’est pas identique pour une personne qui passe quelques minutes dehors et pour une personne qui recherche régulièrement des expositions intenses et répétées sans protection.

Pour les polluants chimiques, le raisonnement est similaire.

La concentration, la durée et la répétition de l’exposition comptent.

Pourquoi certains cancers apparaissent-ils des années plus tard ?

Une autre difficulté est le temps.

Entre une exposition cancérogène et l’apparition d’un cancer, plusieurs années ou plusieurs décennies peuvent s’écouler.

C’est ce que l’on appelle la latence.

Ce délai est bien connu pour certaines expositions.

Une personne peut, par exemple, développer une maladie liée à l’amiante longtemps après avoir quitté son environnement professionnel.

Cette latence complique fortement les recherches.

Les scientifiques doivent parfois reconstruire l’histoire d’une exposition ancienne :

Où la personne vivait-elle ?

Quel était son métier ?

Quelles substances étaient utilisées ?

À quelles concentrations ?

Pendant combien de temps ?

Les mesures précises n’existent pas toujours.

Pollution de l’air et cancer : le lien est aujourd’hui établi

La pollution environnementale ne concerne pas uniquement les grandes catastrophes industrielles.

Elle peut également être présente dans notre quotidien.

La pollution de l’air extérieur est reconnue comme un facteur de risque de cancer.

Les particules fines peuvent pénétrer profondément dans les voies respiratoires. L’exposition à long terme à la pollution atmosphérique est notamment associée à une augmentation du risque de cancer du poumon.

L’Organisation mondiale de la Santé cite d’ailleurs la pollution de l’air parmi les facteurs de risque du cancer.

À l’échelle européenne, l’Agence européenne pour l’environnement estime que les expositions environnementales et professionnelles évitables — notamment la pollution de l’air, le tabagisme passif, le radon, les UV, l’amiante et certaines substances chimiques — contribuent à plus de 10 % des cancers en Europe.

Ce chiffre ne signifie pas que 10 % des personnes exposées développeront un cancer.

Il s’agit d’une estimation de la part des cancers qui pourrait être attribuée à ces différentes expositions à l’échelle de la population européenne.

Tous les cancers liés à l’environnement sont-ils évitables ?

Pas tous.

Mais une partie importante des expositions peut être réduite.

C’est l’une des grandes différences entre la génétique et l’environnement.

Nous ne choisissons pas les gènes avec lesquels nous naissons.

Mais une société peut :

  • améliorer la qualité de l’air ;
  • réglementer les substances dangereuses ;
  • protéger les travailleurs ;
  • réduire l’exposition à l’amiante ;
  • surveiller les émissions industrielles ;
  • limiter l’exposition au tabagisme passif ;
  • informer sur les risques du radon ;
  • mieux protéger les populations vulnérables.

La prévention du cancer ne dépend donc pas uniquement des choix individuels.

Elle dépend aussi de décisions collectives.

Pourquoi certaines populations sont-elles davantage exposées ?

L’exemple de l’Amazonie équatorienne soulève également une question de justice environnementale.

Toutes les populations ne vivent pas dans le même environnement.

Certaines personnes habitent davantage à proximité :

  • d’axes routiers importants ;
  • de zones industrielles ;
  • de sols pollués ;
  • d’installations produisant des émissions ;
  • de logements de mauvaise qualité.

Les travailleurs ne sont pas non plus exposés de manière égale.

Certaines professions impliquent un contact plus fréquent avec des poussières, des fumées, des solvants ou d’autres substances.

Les populations les plus exposées sont parfois aussi celles qui disposent du moins de moyens pour déménager, modifier leur environnement ou accéder rapidement à des soins.

La question des cancers environnementaux est donc aussi une question sociale.

Et en Belgique, sommes-nous concernés ?

Oui.

Évidemment, la situation belge n’est pas comparable à celle décrite dans certaines régions pétrolières de l’Amazonie.

Mais cela ne signifie pas que les risques environnementaux n’existent pas chez nous.

Plusieurs expositions méritent une attention particulière.

La pollution de l’air

En Belgique, la pollution liée au trafic routier reste un risque important pour la santé publique.

Les polluants liés à la circulation comprennent notamment les particules fines et le dioxyde d’azote.

En 2024, Sciensano rappelait encore que la pollution atmosphérique liée au trafic constitue un risque environnemental majeur pour la santé dans notre pays.

La qualité de l’air ne dépend donc pas uniquement des comportements individuels.

L’aménagement des villes, la mobilité et les politiques environnementales jouent également un rôle.

Le radon

Le radon est un gaz radioactif naturel qui peut s’accumuler dans certains bâtiments.

Une exposition prolongée augmente le risque de cancer du poumon.

En Belgique, le sud du pays est davantage concerné en raison de la nature du sous-sol.

L’Agence fédérale de Contrôle nucléaire indique que certaines communes du Brabant wallon ainsi que des zones des provinces de Liège et du Luxembourg présentent un risque plus élevé. Dans ces zones, 5 à 10 % des habitations peuvent dépasser le niveau de référence de 300 Bq/m³.

Le radon possède une particularité : on ne peut ni le voir ni le sentir.

Seule une mesure permet de connaître sa concentration dans un bâtiment.

L’amiante

L’amiante a été largement utilisé dans les bâtiments et dans différents environnements professionnels.

Son utilisation est aujourd’hui interdite, mais de nombreux matériaux anciens en contiennent encore.

Le risque apparaît principalement lorsque des fibres sont libérées dans l’air et inhalées.

L’exposition à l’amiante peut provoquer plusieurs maladies, dont le mésothéliome et certains cancers du poumon.

Là encore, les maladies peuvent apparaître plusieurs décennies après l’exposition.

Les expositions professionnelles

Certains travailleurs peuvent être exposés à des substances cancérogènes dans le cadre de leur métier.

C’est pourquoi la prévention en entreprise est essentielle.

Les protections collectives, la ventilation, le remplacement de certaines substances et les équipements adaptés peuvent réduire l’exposition.

Un cancer professionnel n’est pas une catégorie de cancer différente.

C’est un cancer pour lequel une exposition liée au travail a joué un rôle dans le risque de développer la maladie.

Peut-on se protéger individuellement de la pollution ?

Certaines mesures individuelles peuvent réduire certaines expositions.

Mais il faut éviter un message culpabilisant.

Une personne ne peut pas, à elle seule, modifier la qualité de l’air de son quartier ou supprimer une pollution industrielle.

La prévention environnementale repose sur deux niveaux.

Le premier est individuel :

  • ne pas fumer et éviter la fumée passive ;
  • vérifier le risque de radon dans les zones concernées ;
  • respecter les mesures de protection au travail ;
  • ne pas manipuler des matériaux contenant potentiellement de l’amiante sans précaution ;
  • suivre les recommandations sanitaires en cas de pollution exceptionnelle.

Le second est collectif :

  • améliorer la qualité de l’air ;
  • contrôler les émissions ;
  • protéger les travailleurs ;
  • surveiller les sites pollués ;
  • garantir l’accès à une eau et à un environnement sûrs.

Les deux sont nécessaires.

Un cancer peut-il être uniquement « environnemental » ?

Dans la plupart des cas, il serait plus juste de parler d’un facteur de risque environnemental.

Le cancer est une maladie multifactorielle.

Une exposition peut augmenter la probabilité de développer la maladie sans rendre son apparition certaine.

Deux personnes exposées au même polluant ne développeront pas nécessairement le même cancer.

L’une pourra tomber malade.

L’autre non.

Cela ne signifie pas que l’exposition est sans danger.

Cela reflète la complexité de la maladie.

Ce que le cas de l’Équateur nous apprend

L’histoire de Lago Agrio ne doit pas servir à faire peur.

Elle rappelle quelque chose d’essentiel.

La prévention du cancer ne se limite pas à dire aux individus :

« Mangez mieux. »

« Bougez davantage. »

« Ne fumez pas. »

Ces conseils peuvent être utiles, mais ils ne racontent qu’une partie de l’histoire.

La santé dépend également :

  • de l’air que nous respirons ;
  • de l’eau à laquelle nous avons accès ;
  • de notre logement ;
  • de notre travail ;
  • des substances présentes dans notre environnement.

Et tout le monde ne dispose pas du même pouvoir pour choisir cet environnement.

Le message à retenir

Certaines expositions environnementales peuvent augmenter le risque de cancer.

C’est notamment le cas de la pollution de l’air, du radon, de l’amiante, des rayonnements ultraviolets et de certaines substances chimiques comme le benzène.

Mais établir qu’un cancer individuel a été provoqué par une pollution précise reste souvent très difficile.

Le cas de l’Amazonie équatorienne montre à quel point les liens entre environnement, santé, science et justice sociale peuvent être complexes.

Il rappelle surtout une chose :

La prévention du cancer ne dépend pas uniquement de nos comportements individuels. Protéger la santé, c’est aussi protéger l’environnement dans lequel nous vivons et travaillons.


Pour aller plus loin

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Sources

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